Miguel DELIBES - Les rats
1962
Le vendredi 12 mars 2010, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans, disparaissait l’un des auteurs de langue espagnole les plus importants. Miguel Delibes. Qui a semé sur les terres les plus arides soixante ouvrages, autant de cairns qui balisent les sentiers épistolaires sur lesquels nous le suivons. Petit-neveu du compositeur français Léo Delibes dont les trois ballets, La Source (1866), Coppélia (1870), Sylvia (1876), et un opéra, Lakmé (1883), sont passés dans le répertoire classique, Miguel Delibes s’est imposé dans un tout autre registre : celui de la mémoire vive d’une Espagne partagée entre l’envie d’occulter la part sombre et brune de son histoire récente et le besoin de s’en affranchir en l’assumant.
Né le 17 octobre 1920 à Valladolid, patrie de Christophe Colomb et de Miguel de Cervantès, Miguel Delibes a traversé adolescent la Guerre civile (1936-1939). Elle l’a effrayé au point qu’il s’engagea dans la Marine en 1938 pour éviter d’avoir à combattre les armes à la main. La mer, autour des îles Canaries, fut un temps son refuge. Alors que s’ancre le franquisme, Delibes est de retour à terre et entame des études de droit.
Paradoxalement, c’est en explorant les jurisprudences que se révèlent à lui le charme de la langue espagnole, sa musicalité, la richesse de son vocabulaire. Peu porté vers les subtilités juridiques, un diplôme de commerce en poche, il entre en journalisme dès 1940 et gravit les échelons jusqu’à être nommé rédacteur en chef du quotidien El Norte de Castilla en 1958. Cinq ans plus tard, lassé de la censure franquiste, il démissionne de son poste pour se consacrer pleinement à son œuvre d’écrivain.
Miguel Delibes publie son premier roman, L’ombre des cyprès est allongée (1947), tandis qu’il affine sa prose et masque ses premiers reportages sous le pseudonyme de Max. Entrecoupés de récits de voyage et d’un chapelet de textes dont les formes varient au gré de ses humeurs et de son inspiration, suivent II fait encore jour (1949), Le Chemin (1950), Journal d’un chasseur (1955) et Les Rats (1962), donc.
Il n’est pas question d’être exhaustif, alors citons seulement Cinq heures avec Mario (1966), considéré par beaucoup comme son livre le plus important. Il s’agit d’un monologue qui dresse le portrait au vitriol de la société espagnole postfranquistes à travers les pensées d’une veuve indigne. Les Saints Innocents (1982) sera, de son côté, adapté à l’écran, comme huit autres de ses œuvres. Membre de l’Académie Royale en 1975, Prix National des Lettres Espagnoles en 1991, puis Prix Cervantès en 1993, Miguel Delibes additionne plus de vingt autres récompenses.
En piochant dans sa bibliographie, retenons L’Étoffe d’un héros, publié en 1987, et L’Hérétique, sorti en 1998, dont l’action resitue le mouvement protestant en Espagne. Régulièrement pressenti pour recevoir le prix Nobel de littérature, Miguel Delibes a livré en 2006 son dernier ouvrage d’importance, Vieilles histoires et contes complets.
Quand les rats s’éloignent, d’où qu’ils viennent, d’où qu’ils soient, l’imminence d’une catastrophe est à craindre. Dans cette plaine ingrate de Castille soumise aux caprices du temps et de la nature, les hommes peinent à vivre. Ils survivent. Leur existence, rythmée par les fêtes saintes et les saisons, s’ancre depuis toujours dans d’étranges rapports de force. Difficilement contenue, la violence régule ce que les anciens sont incapables de transmettre : des connaissances, un passé, le respect, l’entraide, tout ce que naïvement on imagine lier entre eux les êtres que porte une terre si peu généreuse.
Cette Castille, Miguel Delibes l’a décrite sans avoir besoin de surligner : une phrase suffit pour qu’elle tienne dans nos mains. Le dénuement des paysages est tracé d’un trait net et sec. Une économie de moyens qui signe aussi les dialogues. Une réplique, pas deux, c’est assez pour plonger dans l’âme des personnages. Miguel Delibes déclenche un sentiment, une vibration, une émotion en peu de mots. Ce que ses admirateurs nomment « le génie de la simplicité ». Une manière dépouillée mais riche, ajoutant à la syntaxe élaguée la précision du vocabulaire.
Cette Castille, Delibes en connaît toutes les collines et les vallées, les champs et les villages, les défavorisés et leurs combats. Alors il la raconte. Remonte au demi-siècle, descend au fond d’une campagne quand s’avance la modernité plus sauvage encore que la nature. Et que souffle le vent mauvais. Nini, enfant adultérin, marginal, dix ans à peine et déjà la sagesse d’un vieux terrien, va de l’un à l’autre tel un baume sur les plaies béantes des hommes, accompagné de sa chienne Fa. Sur les promontoires pierreux, pas de moulins à vent et encore moins de châteaux en Espagne, seulement des grottes qu’il faut quitter sur le champ.
Chargé de métaphores, d’analogies et de paraboles, Les rats se faufile entre les lignes sans jamais surcharger la langue, imagée, inventive. Message il y a chez Delibes, écrivain de l’après-guerre civile, quand il s’agit de signaler la perte de mémoire, l’inéluctable transformation, le repli, l’oubli. Son pessimisme n’est pas bonhomme, il frappe. Sec. Et fort. Et jusqu’au bout.